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Les victimes françaises

World Trade Center:
Cinq victimes françaises

L'Express - Pelletier Eric, Pontaut Jean-Marie, publié le 16/05/2002

Cinq Français - et non un seul - auraient été tués lors de l'attaque terroriste contre les tours du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001. Le bilan officiel de l'attentat fait désormais état de 2 830 morts. En novembre 2001, la famille de Thierry Saada dépose plainte avec constitution de partie civile auprès du parquet de Paris, aux côtés de l'association SOS-Attentats (Françoise Rudetzki). Le 14 novembre, le procureur de la République ouvre une information judiciaire pour «assassinat constitutif d'un acte de terrorisme». A l'époque, un seul Français a été identifié. Un certificat de décès a été délivré, au nom de Thierry Saada. Ce jeune homme de 26 ans travaillait dans la société de courtage Cantor Fitzgerald lorsque l'un des deux Boeing détournés a frappé la tour. Même sans plainte de la famille, la justice française pouvait se saisir: elle est compétente pour des crimes commis contre des nationaux à l'étranger. L'enquête judiciaire, menée par les juges Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard, confiée à la DST, a révélé que quatre autres de nos ressortissants ont sans doute trouvé la mort dans cet attentat. Il s'agit de Jude M., Michel G., Jérôme L. et Daniel D. Du coup, en avril dernier, le juge Bruguière a réclamé et obtenu un supplétif pour «assassinats», au pluriel cette fois, et pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste», ce qui a permis d'élargir considérablement les investigations. Cinq mois après le début de l'enquête, de nouveaux éléments ont ainsi pu être recueillis, dont l'un paraît assez surprenant: l'épouse de l'un des kamikazes aux commandes d'un avion vivait en France.

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Les victimes françaises

par Eric Chol, Philippe Coste, Eric Pelletier et Jean-Marie Pontaut, publié le 12/09/2002 - L'Express

Quatre Français ont péri dans le World Trade Center ce jour-là

Michel Colbert, 38 ans

De sa fenêtre du New Jersey, sur l'autre rive de l'Hudson, sa mère a vu les tours flamber et s'effondrer. Son père, qui était à Manhattan ce matin-là, a couru des kilomètres avant de s'arrêter à l'hôpital Saint Vincent, espérant le voir apparaître. Michel apparaissait si souvent... Il descendait chaque dimanche soir, une bonne bouteille à la main, les deux étages qui séparaient son appartement de celui de ses parents. Marie, américaine, et Raymond Colbert, un Français arrivé à New York durant la dernière guerre, quinze ans patron de Thomson-CSF aux Etats-Unis, trouvaient dans leur fils unique une fierté quotidienne: un bachelier du lycée français diplômé de la prestigieuse Wharton Business School; un trader coté, l'un des meilleurs de Cantor Fitzgerald, doublé d'un athlète aux yeux verts lumineux. Michel était ceinture noire de judo, avait une passion pour le ski et la plongée, et un bel entrain pour les virées nocturnes. «Il aimait les montées d'adrénaline», résume Laurence, l'une de ses amies. Ce baroudeur blasé des serpents d'Amazonie riait parfois de ses phobies des incendies et des ascenseurs.

Danielle Delie, 47 ans

Le 11 septembre, elle se trouvait au 92e étage du 1 World Trade Center, dans les bureaux de sa société, la compagnie d'assurances Marsh et Mc Lennan. De longue date, elle habitait aux Etats-Unis mais, pour ses amis, elle conservait des goûts typiquement français; Danielle aimait le bon vin et la mode. Ses parents, Marcel et Aimée, sont originaires de Gourin (Morbihan), une petite ville dont bon nombre d'habitants ont émigré aux Etats-Unis au début du siècle.

   http://memorial.mmc.com/pgBio.asp?ID=75

http://bta.gourin.com/memoiresdebta/notrememoire.htm

 

Thierry Saada, 26 ans

Il attendait la naissance de son fils. Le 11 septembre 2001, Thierry Saada, un grand gaillard sportif, amateur de water-polo, a quitté son petit appartement de l'East Village, pour se rendre, vers 8 heures, au 104e étage du 1 World Trade Center. Trois mois auparavant, il avait décroché un poste de courtier chez Cantor Fitzgerald. Sa mère, Martine, se disait que l'aîné de ses six enfants avait réussi. Qu'elle n'avait plus à s'inquiéter pour lui. Le fils de Thierry, Lior («ma lumière» en hébreu), est né le 27 septembre 2001. La famille Saada est la seule à ce jour à avoir déposé une plainte en France pour «assassinat en relation avec une entreprise terroriste». Sans esprit de vengeance: «On ne peut pas inculquer la haine à nos enfants», souligne dignement Martine Saada.

Jérôme Lohez, 30 ans

Cet ingénieur informaticien, diplômé de l'Ecole pour l'informatique et les techniques avancées, en région parisienne, était chargé de mettre au point des programmes pour la société d'assurances Empire Blue Cross and Blue Shield. Cet amoureux des compositeurs russes a rencontré sa femme, Dening Wu, sur un campus américain. Le couple s'était installé dans le New Jersey, face à Manhattan, en 1999.

http://blogs.ionis-group.com/epita/2011/06/la_fondation_jerome_lohez_met_.html

Une cinquième victime, Jude Moussa, 35 ans, d'origine libanaise, longtemps considérée comme française, serait en réalité de nationalité américaine.   L'Express le 12 septembre 2002  

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A propos de Thierry Saada - Paris Match 2001

Thierry Saada, 26 ans, avait décroché son job de trader en juin dernier. Il avait été choisi parmi 34 000 candidats.
De notre envoye special : Arnaud Bizot - Enquête en France : Constance Vergara

Elle l'attend. Quinze jours après elle l'attend. D'un instant à l'autre, il peut téléphoner ou monter les escaliers et sonner à la porte de l'appartement de la 6ème Rue. Delphine Saada, 26 ans, garde encore espoir.
Thierry n'est peut-être pas mort. Les premiers jours après l'attentat, lorsque commençaient les recherches des survivants, et même les jours suivants, elle était plutôt détendue. Les hôpitaux n'avaient rien donné, mais la mairie de New York parlait d'une cavité dans les sous-sols, au niveau des parkings, où l'air semblait passer. Thierry est très sportif, il a sûrement pu descendre les 104 étages et peut-être s'y réfugier.
Aujourd'hui elle dort mal, mais elle n'a pas vraiment de chagrin. Elle rassure parfois les amis. Eux, ils se taisent. Ils n'osent pas encore la préparer au pire. Ils savent que Delphine se protège, pour l'enfant qu'elle porte en elle. Son premier enfant. Elle ne veut pas lui donner la vie dans les larmes. Thierry et Delphine ne désiraient pas savoir si c'était un garçon ou une fille. Le bébé devait naître le 11 ou le 12 septembre, avec un peu d'avance. Mais aujourd'hui elle attend que Thierry rentre pour accoucher. Delphine veut qu'il soit là pour l'événement.
« Un avion est tombé sur le toit de la tour. Préviens les parents que ça va.
Je te laisse, on va être évacués. » La voix de Thierry est calme. Il est environ 9 heures du matin, mardi 11 septembre, lorsqu'il appelle sa femme, de son bureau du 104ème étage (WTC 1 North) où il est arrivé, comme chaque matin, à 8 heures. Thierry est trader-broker chez Cantor Fitzgerald. Ce jeune homme de 26 ans, diplômé d'une maîtrise et d'un D.e.s.s. de finances, a décroché ce job en juin dernier. Il vivait depuis deux ans à New York, il avait travaillé dans une société de Bourse puis il était retourné en France, où des propositions de travail l'attendaient. Mais il avait préféré repartir aux Etats-Unis, prospecter dans des sociétés prestigieuses; et retrouver Delphine, rencontrée là-bas. Cantor Fitzgerald l'avait choisi parmi les 34000 candidats qui postulent chaque année dans l'entreprise, après une série d'entretiens qui avaient duré six mois.
Delphine raccroche le téléphone. Elle s'apprête ce matin-là à partir à un rendez-vous chez le médecin pour son enfant. Travaillant à mi-temps dans le marketing, elle est en congé maternité. Elle doit accoucher dans les heures qui viennent. Elle téléphone en France, aux parents de Thierry. Jean-Marc et Martine Saada ne sont au courant de rien. « Ne vous inquiétez pas, il y a un problème dans la tour de Thierry, mais tout va bien.» Puis elle allume la télé, la regarde quelques instants. Elle va se mettre en retard. Elle rappelle tout de même ses beaux-parents : « Si vous regardez la télévision, vous verrez, c'est très impressionnant. Mais Thierry m'a dit qu'il était évacué. » De l'autre côté de l'Atlantique, Martine est cent fois plus pessimiste. Elle le dit à Delphine qui, du coup, rappelle son mari. Elle tombe sur la messagerie du portable : « Tu connais ta mère, elle s'inquiète facilement. Passe-lui un coup de fil. Je pars chez le médecin. »
Thierry ne sait pas que l'avion d'American Airlines a tapé quelques étages plus bas. Ou peut-être veut-il protéger sa femme. Plusieurs de ses collègues donnent à leur épouse, au téléphone, une version plus alarmante de la situation. « On est descendus au 103e étage, on ne peut ni descendre ni remonter », dit l'un. « Il y a de la fumée partout. Je ne vois plus mes mains. C'est sans doute la fin », dit un autre. Delphine ne voit pas les tours s'écrouler à la télévision. Elle est sur le chemin du retour après son rendez-vous. Entre-temps, la mère de Thierry a tenté d'appeler le portable, qui sonne longtemps dans le vide, avant que la messagerie ne se déclenche.
Elle se dit que son fils a dû le perdre en descendant du gratte-ciel. Elle ne quitte plus la télévision des yeux. Dieu sait pourquoi, elle se dit qu'elle le verra parmi les rescapés. Elle repense au jour de son bac, où T.f.1 avait fait un reportage dans son école. Thierry découvrait les résultats en direct. Elle parle à Delphine, qui minimise la situation. «
Vous voyez ça de Paris, mais ici les rues sont bouclées et les téléphones, coupés. Thierry peut mettre des heures pour rentrer. » La première nuit et les deux suivantes, Delphine s'inquiète sans rien montrer. Il y a sûrement des rescapés et les hôpitaux débordés n'ont pas encore donné la liste de leurs blessés. Ce n'est que vendredi qu'on saura que la société Cantor Fitzgerald compte 670 disparus, la totalité de ses effectifs des Twins Towers.
(*)
C'est le jour où Jean-Marc et Martine Saada atterrissent à New York. Ils devaient y venir pour la naissance du bébé. C'était leur premier voyage aux Etats-Unis. Ils débarquent dans l'angoisse et dans l'attente. Depuis trois jours, les amis de Thierry passent chez Delphine pour parler avec elle.
Mercredi, les parents de Thierry rencontrent Jacques Chirac au consulat : «C'est comme si c'était quelqu'un de ma famille », dit-il en embrassant Martine. Le lendemain, elle se rend au centre des secours porter des vêtements de son fils ainsi qu'une brosse à dents. Les familles des «manquants » font
 toutes cela pour l'A.d.n. Elle remplit une fiche de description. « Sexe masculin, 1,78 mètre, Blanc européen, yeux marron, cheveux bruns. Portait un tee-shirt polo jaune et un pantalon noir. Une montre bracelet métal. »
Le lundi, elle essaie avec son mari de s'approcher le plus près possible du site. Lorsqu'elle aperçoit les dégâts, la fumée qui se dégage encore des débris, elle réalise. Elle assiste au ballet d'immenses camions qui transportent dans leurs bennes des tonnes de morceaux métalliques. Martine passe cette épreuve avec un immense courage. Elle croise quelqu'un du F.b.i. qui lui fait part de son pessimisme. A l'hôtel Pierre, où Cantor Fitzgerald a installé un centre de soutien aux familles, le président de la société, effondré, dit qu'on n'a retrouvé personne. Martine Saada a regagné Paris samedi 22 septembre. Son mari est resté avec Delphine. Elle tient à raconter de vive voix à ses autres enfants, âgés de 9 à 22 ans, ce qui se passe vraiment. Eux n'ont qu'une envie, c'est d'aller là-bas. Leur mère y retournera bientôt. Le jour de son départ, elle a réussi à convaincre Delphine de se rendre au Pier 54, le centre des secours situé entre la 12ème Avenue et la 55ème Rue. Delphine souhaite toujours la présence et l'aide de son mari pour accoucher; son beau-père l'a accompagnée. Au Pier 54, elle s'est approchée un peu plus de la réalité.

(*) Cantor Fitzgerald lost 658 employees (all of the employees in the office that day), or about two-thirds of its workforce / about 1000 employees). But Howard Lutnick, Cantor's chairman and chief executive, was alive. He had taken his son to kindergarten and was running behind his usual schedule. Being a good dad saved his life on a morning when 658 of his employees died, including his brother, Gary, and his close friends Calvin and Doug...

 

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