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Dernier message de M. Barbe

24 juin 2020

Ecole Jean-Jaurès

1, place Jules-Ferry

69300 Caluire-et-Cuire

 

Tél./Fax : 04 78 29 58 58 JeanJaurès@pplication

                                            A Caluire, le mercredi 24 juin 2020 (Fête de Jean le Baptiste)

         Ecole Jean-Jaurès Application       

 

« C'est l'honneur des individus de travailler à une œuvre qui les dépasse
et dont ils ne verront pas le plein accomplissement. »
Jean Jaurès

 

Madame, Monsieur,

Ce dernier message pour vous annoncer, moi-même, que je bats en retraite.

Tout au long de ma carrière, j’ai vécu des aventures professionnelles extraordinaires, avec des milliers d’enfants, de parents, de grands-parents et d’élèves-Maîtres, de la Croix-Rousse à New York, Chicago, Washington, en passant par Mermoz, Perrache, l’Oregon et Vaise…

Puis, à Caluire où, au cours de ces 25 dernières années, j’ai eu l’honneur de diriger l’Ecole primaire Jean-Jaurès Application, "cette belle école qui ressemble à une chapelle et qui discute avec les arbres de la place Jules-Ferry, protégeant les élèves du triste temps, pendant qu'ils jouent ou travaillent", selon les mots de Linda, une ancienne élève de 1995.

Au cours de l’aventure actuelle (16 mars - 3 juillet), qui restera gravée dans ma mémoire comme la plus extraordinaire, j'ai pu constater à partir du poste d’observation privilégié que constitue une Direction d’école, combien une situation exceptionnelle influence nos comportements et révèle notre véritable nature. Ainsi, j’ai eu l’occasion de voir le pire, mais ne retiendrai que le meilleur, en espérant que nous ne souffrirons pas plus du confinement que des virus.

Durant cette période inédite, l’école Jean-Jaurès n’aura pas été parfaite, le lien numérique ne favorisant pas toujours une bonne transmission pédagogique, ni une bonne communication, mais elle aura fait plus et mieux que ce qu’elle était tenue de faire.

Du 16 mars au 14 mai, elle n’a pas été confinée ; elle est donc restée « ouverte sur le monde » et ses Maîtres, sans peur, ont pris en charge tour à tour et bénévolement, les enfants des personnels médicaux de toute la commune.

Puis, entre le 14 mai et le 22 juin, dans le respect de contraintes sanitaires très strictes, ils ont resocialisé progressivement, au moins 2 jours par semaine, tous les élèves inscrits par leurs parents (73%), tout en continuant l'enseignement à distance, certains augmentant même leur temps de présence et d’autres étant présents, alors que leur situation personnelle les autorisait à ne pas l’être.

Depuis ce lundi 22 juin, nous rescolarisons tous les jours, tous les élèves qui ont effectué cette Rentrée obligatoire (96%), ce qui nous permet d’espérer une Rentrée de septembre normale, sans volontariats divers et variés, avec la ferme intention de notre part d’enseigner et non de garder, à travers une relation Maître-élève(s) réelle et non virtuelle…

Je suis très fier de la forte mobilisation de « Jean-Jaurès » et en félicite ses Maîtres et tous ses personnels.

Un grand MERCI à vous, Parents, de nous avoir confié vos enfants pendant le déconfinement, votre confiance étant ce dont votre école avait le plus besoin. Un grand MERCI aussi pour vos nombreux messages de soutien, exprimant tous une fine compréhension de la situation.

En 2020-2021, « Jean-Jaurès » restera « Jean-Jaurès », l’une des onze écoles d’application du département, avec une Directrice à sa tête, Madame Marianne Perrier, Institutrice et Maître Formateur expérimentée, qui va certainement apporter beaucoup de renouveau à notre école, tout en y maintenant le cadre qui a toujours été transparent et identique pour tous, de 1995 à 2020.

Je sais donc que « mon » école sera en de très bonnes mains et poursuivra l'excellente collaboration "sans confusion" mise en œuvre en 2014, entre le temps scolaire et les temps périscolaires, avec les mêmes Agents municipaux (), le même Coordinateur de premier plan et les mêmes Animatrices du mercredi. Je sais aussi qu’elle conservera l'investissement de son fidèle Gardien et le précieux soutien de son Comité des Fêtes, l’Association de parents dont l'action est primordiale à Jean-Jau, depuis 1993.

Je pars serein, sachant que les classes de « Jean-Jaurès » seront conduites en 2020-2021 par les mêmes Maîtres et les mêmes Maîtresses, qu’ils seront aidés par les mêmes Auxiliaires éducatifs et médicaux et qu’ils travailleront encore, librement, dans la même direction, celle de Jean Jaurès, qui pensait à juste titre que l’« on n'enseigne pas ce que l'on veut, ni ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir, mais qu’on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est ».

Ce sera le changement dans la continuité.
Vous avez de la chance d’habiter dans le secteur de l’Ecole Jean-Jaurès.
Vous pouvez lui faire confiance pour la Rentrée du mardi 1er septembre, je vous assure que tout sera très bien organisé, dans l’intérêt supérieur de nos élèves, et que, comme Linda, "je continuerai à être fier d'elle".

                             Vos enfants vont beaucoup me manquer.  

Au revoir… 

Le Directeur, Michel Barbe

En ce 24 juin, nous avons pensé très fort à Madame Marie-France Caruelle, Agent municipal de l’école, très aimée de tous, dont nous avons appris avec tristesse le décès, ce matin.


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"L'Instituteur est une marche de l'escalier qui conduit l'enfant vers l'homme."
disait monsieur Roger Petit,
le dernier Directeur de l'Ecole Normale d'Instituteurs de Lyon


"Autant vaut l'homme Autant vaut l'acteur" Louis Jouvet

Autant vaut l'homme Autant vaut l'instituteur


Aucun des enfants scolarisés à Jean-Jaurès en 2018-2019 et 2019-2020 n'a connu les temps périscolaires dirigés par le Directeur de l'école (accueil du matin à 7h30, cantine, études du soir). avant la Rentrée 2014... Les deniers élèves à les avoir connus, une seule année, sont entrés en CP en septembre 2013 et sont partis en juin 2018.

Réforme du Périscolaire 2013-2014

Historique complet et transparent

Réunion du Conseil d’Ecole Mardi 25 novembre 2014

Bilan complet et transparent

Réunion du Conseil d’Ecole Mardi 5 juin 2018

- Bilan de la réforme des rythmes scolaires 2014-2018 demandé par les Représentants des parents (Au bout de 4 ans, quels enseignements a-t-on pu retirer de la mise en place de la semaine à 4,5 jours ? Quel est aujourd'hui le niveau global des élèves de l'école (scolaire, comportement) ?)

M. Barbe invite les parents d’élèves à visiter le site Internet de l’école (rubrique INFOS PARENTS, 1ère page en bas à gauche), sur lequel se trouvent tous les comptes rendus des réunions du Conseil d’école qui ont précédé et suivi la rentrée scolaire 2014 (N.B. De même que la lettre écrite en octobre 2013 par 419 Directeurs des écoles publiques de Paris et le bilan en date de mai 2015 effectué par certains Inspecteurs de l’éducation nationale), comptes rendus dans lesquels figure l’historique complet de la mise en place des nouveaux rythmes dans les écoles publiques de Caluire, à partir du 2 septembre 2014.

Il résume les constats retranscrits dans ces comptes rendus, qui restent les mêmes 4 ans plus tard, pour ceux qui ont connu l’école d’avant 2014 :

. Première réforme : La réforme nationale des rythmes scolaires a instauré de 2013/2014 à 2018, la semaine de 4 jours et demi, au lieu de 4 auparavant, soit trois quarts d’heure de classe en moins par jour et 3h de classe en plus le mercredi matin. De 2014 à 2018, les Instituteurs de Jean-Jaurès ont pu vérifier ce qu’ils savaient déjà : il est bénéfique pour les élèves que des apprentissages fondamentaux puissent être prévus pour eux sur 5 matinées, plutôt que sur seulement 4.

. Seconde réforme : En 2013/2014, deux réformes, et non une seule, ont été appliquées dans toutes les écoles publiques de France : une réforme nationale des rythmes scolaires (passage de 4 jours à 4 jours ½) et une réforme municipale des temps périscolaires, différente selon les communes (certaines n’ayant pas ou peu de périscolaire avant 2013/2014, d’autres en ayant déjà beaucoup, dont Caluire).

Le périscolaire municipal qui existait avant 2014 dans toutes les écoles publiques de Caluire était très important, réparti également entre elles (N.B. Néanmoins, moins d’heures étaient attribuées à Jean-Jaurès qu’à d’autres, car une discrimination positive était appliquée) et montré en exemple dans le département et ailleurs (garderies du matin, cantine, activités de la pause de midi, garderies du soir, études devoirs, études musique, études sportives, activités USEP du soir et du mercredi matin : sports collectifs, piscine, escalade, tennis…+ les activités USEP du mercredi a.m. subventionnées par la municipalité). Comme dans beaucoup de communes urbaines, toute la responsabilité de ces temps périscolaires était déléguée par la mairie de Caluire aux Directeurs d’école volontaires (N.B. Les 16 Directeurs de Caluire étaient tous volontaires et donc tous présents pendant les temps périscolaires - y compris, à Jean-Jaurès, pendant la cantine - et tous en charge de l’organisation de la surveillance de la cantine et des études du soir, du choix des animations proposées pendant la pause méridienne et les études à thème, de la gestion des inscriptions et des présences, du recrutement, de la formation et de la gestion des surveillants et animateurs, de l’autorité sur les personnels et les enfants…).

Le 16 mai 2014, la mairie a retiré cette délégation aux 16 Directeurs des écoles publiques de Caluire (dans la même logique, en 2011, l’autorité sur les agents d'entretien municipaux en fonction dans les écoles avait été retirée aux Directeurs).

Contrairement à la première, annulée à la Rentrée 2018, cette seconde réforme, la vraie, était fondamentale, définitive et sans doute en phase avec l’évolution de la société actuelle, puisque beaucoup de mairies vont désormais dans le même sens que celle de Caluire (voire plus loin, mais moins franchement) et, petit à petit, délèguent de moins en moins aux Directeurs d’école et donnent une place de plus en plus importante au déroulement d’activités de loisirs au sein des écoles, sous leur responsabilité directe ou déléguée à des associations (N.B. En faisant observer aux Instituteurs et Directeurs qu’ils ne sont que des locataires intermittents de locaux appartenant à la mairie, ce qui est parfaitement exact).

Ainsi, entre 2013/2014 et 2018, selon M. Barbe, les écoles primaires ont vécu en France la plus profonde transformation que l’école publique n'ait jamais connue depuis sa naissance, une véritable révolution (N.B. cachée et silencieuse), qui met fin de façon irréversible à la sanctuarisation de l’école, en vigueur jusqu’alors et depuis toujours, en supprimant la continuité qui existait entre le temps scolaire et le temps périscolaire, par l’intermédiaire du Directeur, et en instaurant au sein des mêmes locaux une cohabitation entre deux services indépendants et pas de même nature : un service municipal de garderies (enfants) et un service national d’enseignement (élèves = enfants qui exercent le métier d’élève), deux services dont les fonctionnements, les objectifs et les exigences sont intrinsèquement très différents, deux services dans lesquels la relation et la distance entre l’adulte et l’enfant ne sont pas du tout les mêmes (N.B. En 2008, dans la même logique, certaines mairies, dont celle de Caluire, avaient déjà créé une cohabitation pionnière (heureusement peu fréquente à Jean-Jaurès), entre un service municipal de garderie accueillant dans l’école les enfants dont l’Instituteur est en grève et le service national d’enseignement accueillant dans l’école les élèves dont l’Instituteur n’est pas en grève… cohabitation encore plus déstabilisatrice du cadre historique de l’école, car fonctionnant en temps scolaire…).

Le problème ne vient pas des contenus et des personnels des temps périscolaires, qui dans l’ensemble sont d’une qualité digne d’un très bon Centre de loisirs, ni du Coordinateur, ni des membres du Service « Education » de la mairie (N.B. qui n'ont pas connu l’école d’« avant 2014 » et qui n’ont aucune responsabilité dans un changement qu’ils doivent néanmoins administrer), qui les gèrent au mieux et font l'admiration du Directeur et des Instituteurs. Le problème vient du fait que ces contenus et ces personnels interviennent au sein même des locaux scolaires, dans lesquels des enfants apprennent et dans lesquels, désormais, ils font, disent et entendent des choses qu’il eût été inimaginable qu’ils fassent, disent et entendent, avant 2014 (cf. à titre d’illustration du problème, le cas des pistolets à eau autorisés dans l’école par les parents du Comité des Fêtes, le jour de la kermesse).

Bilan collatéral N°1 : Depuis 2014, les petites et moyennes dégradations et salissures d’usage causées aux matériels, locaux et équipements de l’école, normales dans un établissement qui accueille 280 enfants, s’accroissent de plus en plus et dans des proportions anormales, pendant les activités périscolaires (N.B. D’autant plus que depuis 2011 les réparations tardent, le « gardien » ne gardant plus l’école à plein temps, mais à mi-temps, sur décision municipale).

Pour assurer une sécurité optimale lors des transferts de responsabilité, pour minimiser le plus possible l’impact négatif de cette cohabitation sur les comportements des élèves en temps scolaire, et donc sur leurs apprentissages, pour ne pas casser l’autorité du Coordinateur sur les enfants des temps périscolaires et pour ne pas entamer celle du Directeur et des Instituteurs sur les élèves du temps scolaire, une séparation claire et nette des deux services a été mise en place dès le 2 septembre 2014, plus difficile à maintenir au fur et à mesure que les enfants qui ont connu l’école d’avant 2014 partent au collège (les CM2 de 2017-2018 étant la dernière promotion à l’avoir connue).

Bilan collatéral N°2 : Depuis 2014, la mairie s’est encore plus désengagée du temps scolaire, qui n’est pas de sa compétence. Ainsi, entre 2014 et 2018, les écoles publiques de Caluire ont perdu toutes les heures dispensées par des Intervenants municipaux spécialisées (Bibliothèque, Education physique et sportive et Musique), dont chaque classe de chaque école bénéficiait avant 2014 (N.B. Néanmoins, moins d’heures étaient attribuées à Jean-Jaurès qu’à d’autres, car une discrimination positive était appliquée).

Entre 2014 et 2018, la seconde réforme a provoqué dans la Circonscription des écoles publiques de Caluire, des départs anticipés de personnels, en particulier ceux de plusieurs Directeurs qui ont prématurément quitté leur poste et/ou la commune, mais aussi ceux de personnels municipaux.

A Jean-Jaurès, en 2018, le Directeur et les Instituteurs de 2014 continuent d’aider leurs élèves à ne pas faire de confusion entre les différents moments de la journée. Une certaine « étanchéité » entre les deux services et la sanctuarisation des salles de classe (sans lesquelles la facilité des loisirs l’emporterait inévitablement sur l’effort des apprentissages), la très bonne liaison établie avec le Coordinateur du périscolaire dès le 2 septembre 2014 et la délimitation claire des responsabilités de chacun font qu’à Jean-Jaurès le climat est toujours agréable, serein et propice au travail scolaire – plus que dans d’autres écoles du département, et d’ailleurs, qui n’ont pas la chance d’avoir la même configuration de locaux et/ou qui n’ont pas pu, voulu ou su organiser avec rigueur la cohabitation – et que le niveau et le comportement des élèves y demeurent satisfaisants dans l’ensemble, voire très satisfaisants.

Déontologie enseignante / Une école tiers-lieu

http://www.ecolejeanjaurescaluire.asso.fr/adminis/aparents/BRESULTATS.htm


Voeux de M. le Maire Décembre 2020



 


Le Progrès 3 juillet 2020


 

 

 

16 mars 2020 COVID

Comment peut-on enseigner avec un masque ?

 

"Le chef d'orchestre doit aider pas déranger."
(dixit le chef d'orchestre Bertrand de Billy)

 

"En tant que Directeur, j'ai repris goût au défi en me fixant comme objectif principal

de faire en sorte que mes collègues puissent travailler en paix. Pas simple ! "

(Philippe Charbonnel, Syndicat National des Ecoles)


Citations


Jean RASPAIL

De la tenue

S'il existe en français, pour s’adresser à autrui, deux pronoms personnels de la deuxième personne, l’un au singulier, TU, l’autre où pluriel, VOUS, appelé pluriel de politesse, c’est que notre langue se plaît à certaines nuances qui sont les bases de la civilité. Il ne s’agit pas là de code, de formalisme de classe, de snobisme, de règles mondaines, mais simplement d'usages naturels, qui se perdent et qui faisaient, entre autres, le charme et l’équilibre de la France et le plaisir d’être Français.

Ce plaisir-là s’émousse. On me dira que d’autres motifs plus graves et plus irritants y concourent, d’autres lésions de civilisation, et que c’est considérer les choses par le petit bout de la lorgnette, mais dans ce seul domaine de la civilité, de petites causes peuvent entraîner de grands effets dévastateurs.

La Révolution française, jusqu’à l’avènement du Directoire, savait ce qu’elle faisait en imposant le tutoiement général et en interdisant l’emploi des vocables Monsieur et Madame qui marquaient au moins une déférence réciproque : elle égalisait au plus bas niveau, celui du plus grand dénominateur commun de la familiarité.

Aujourd’hui, ce sont d’abord nos enfants que nous voyons condamnés à être partout tutoyés, comme sous la Révolution. Je ne m’en prends point au tutoiement naturel d’affection et d'intimité (la famille, les amis), ou de solidarité (les copains, les camarades,), mais à celui que leur infligent systématiquement les adultes, comme si l’enfant n’avait pas droit au respect et à la liberté de choisir selon son coeur et ses humeurs qui a, ou qui n’a pas, le loisir de le tutoyer.

D’une façon significative, et qui ne doit rien au hasard, cela commence dès l’école, où plus un instituteur ne prend la peine de vouvoyer (ou voussoyer) un enfant. Au premier jour de classe, l’ex-maître devenu enseignant par banalisation de la fonction et refus de cette sorte de sacerdoce qu’elle représentait autrefois, ne demande plus à l’enfant dont il fait connaissance : « Comment vous appelez-vous ? », ce qui serait au moins du bon français, mais : « C’est quoi, ton nom ? »

Sans que l’enfant en ait conscience, le voilà déjà rabaissé, marqué comme un élément de troupeau. On lui eût dit « vous » d’emblée, ainsi qu’à ses camarades, qu’ils en auraient retiré, tous ensemble, l’impression d’être considérés et appelés à de grands destins, ce qui est faux, naturellement, pour la plus grande partie d’entre eux, mais représente quand même un meilleur départ dans la vie que d’être ravalés dès l’enfance au matricule du tutoiement.

Le jeune élève va être vite conditionné. Dès qu’il saura lire et écrire, ses premiers livres « d'éveil » lui poseront leurs premières questions sous la forme autoritaire du tutoiement : « Dessine ici un arbre, une vache... » ou encore : « Écris les noms des fleurs que tu connais… » Ce n’est pas bien méchant, mais c’est ainsi que le pli se prend.

Au catéchisme, devenu catéchèse, l’accueil en TU n’est pas différent, mais ses effets en sont plus marquants, car il s’agit de choses plus graves : c’est l’âme qui se fait tutoyer d'entrée. L’ouvrage « Pierres vivantes » qui fit couler tant d’encre à cause de certaines énormités qu’il contient, distille son enseignement par le biais d’une complicité, et non d’un magistère, que le tutoiement impose à l’enfant.

Tout cela semble si bien admis, que c’est un aspect des choses que personne, à ma connaissance, n’a jusqu’à présent souligné. On pose pour principe que l’enfant s’y trouve plus à l’aise. C’est sans doute vrai eu premier degré. Cette pente-là est facile et semble toute naturelle. C’est justement pourquoi l’on devrait s’en méfier...

Car dans cet immense combat de société qui divise le pays depuis déjà longtemps, et qui est loin d’être terminé, quelles que soient ses péripéties politiques, nos enfants sont un enjeu formidable : ils représentent l’avenir. Tout se tient et c'est au nom de l'égalitarisme et de l'uniformité larvée qu'on prive ainsi l'enfant de la déférence élémentaire et du respect qu'on lui doit.

Le tutoiement qui sort de la bouche d'un instituteur, fût-il de l'enseignement privé, et de la plupart de ceux qui font profession de s'occuper des enfants, est d'abord un acte politique, même s'il est inconscient. Cela fait partie du dressage, et cela donne des résultats. Déjà, une bonne partie de la France adulte, et toute la France juvénile, se tutoient, dans un grand dégoulinement de familiarité, qu'on appelle aujourd'hui la CONVIVIALITÉ, mot de cuistre, alibi de cuistre, camouflage de cuistre. De la convivialité à la vulgarité, le pas est vite franchi.

Dans de nombreux milieux du travail, le tutoiement devient un passeport obligatoire, dont on ne saurait se passer sous peine de déviationnisme bourgeois, alors que, chez les compagnons d'autrefois, c'était le vouvoiement qui marquait l'esprit de caste. De CASTE, pas de classe.

Au sein du parti communiste, comme du parti socialiste, dans la "République des camarades", le tutoiement est de rigueur. Seul François Mitterrand y faisait exception lorsqu'il était premier secrétaire de son parti. Il détestait qu'on le tutoie, et allait jusqu'à l'interdire, ce qui montre assez bien, à mon sens, que son socialisme était seulement d'ambition et non de conviction...

Mais, pour le commun des Français, aujourd'hui, il importe de ne pas être FIER, car ce mot-là, justement, par ce qu'il entraîne de dignité et de sentiment élevés, est devenu l'un des nouveaux parias de notre vocabulaire.

Cela peut paraître sympathique, amical, empreint de simplicité. En réalité, ce n'est qu'un piège. Quand les convenances du langage tombent, l'individu perd ses défenses naturelles, rabaissé au plus bas niveau de la civilité. N'a pas d'autre but non plus la destruction de la langue française préparée dans les laboratoires subversifs de l’Éducation nationale, et dont on mesure déjà les effets...

Pour ma part, j'ai été dressé autrement. Je me souviens de la voix du maître qui tombait de l'estrade : « Raspail ! Vous me copierez cent fois… » ou : « Raspail ! Sortez ! »

J'avais neuf ans. C'était juste avant la guerre, dans une école laïque de village. Plus tard, au lycée (et ce n’est pas pour rien qu’on a cassé certaines façons, là aussi), les professeurs nous donnaient naturellement du MONSIEUR sans la moindre dérision : « Monsieur Raspail, au tableau ! » On se vouvoyait entre condisciples, réservant le tutoiement à un nombre restreint de camarades choisis.

Choisir, tout est là ! Ne rien se laisser imposer sur plan des usages, ni le tutoiement d’un égal, ni à plus forte raison celui d’un supérieur.

Il y avait une exception, de ce temps-là : le scoutisme. Je me souviens de ma surprise quand je m’étais aperçu, à onze ans, qu’il me fallait tutoyer cet imposant personnage en culottes courtes qui devait bien avoir trente ans, et qui s’appelait le scoutmestre, et qu’à l’intérieur de la troupe tout le monde se tutoyait aussi avec une sorte de gravité. Mais il s’agissait là d’une coutume de caste, d’un signe de reconnaissance réservé aux seuls initiés, comme la poignée de main gauche, l’engagement sur l’honneur, et les scalps de patrouille, car le scoutisme avait alors le génie de l’originalité, une soif de singularité forcenée, dont nous n’étions pas peu fiers. On se distinguait nettement de la masse, on s’élevait par degrés à l’intérieur de cette nouvelle chevalerie, mais il fallait s’en montrer digne.

En revanche, on vouvoyait Dieu. Cela nous semblait l’évidence même. La prière scoute chantée commençait ainsi : « Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, à Vous servir comme Vous le méritez... » C’est la plus belle prière que je connaisse. Il m’arrive encore de m'en servir. Voit-on comme la musique des mots eût été différente à la seconde personne du singulier, et comme elle parlerait autrement à l’âme : « ... A Te servir comme Tu le mérites. » ? C’est sec, cela n’a pas de grandeur, cela ne marque aucune distance, on dirait une formalité. Et cependant, aujourd’hui, c’est ainsi que l’on s’adresse à la Divinité, on lui applique le tutoiement le plus commun en français. Et le reste a capoté en série : la liturgie, le vocabulaire religieux, la musique sacrée, le comportement de la hiérarchie, la laïcisation du clergé, la banalisation du mystère, si l’on s’en tient aux seules lésions apparentes. Dieu est devenu membre du parti socialiste. L’usage est de le tutoyer.

Au chapitre des habitudes, ou plutôt des attitudes, j’ai conservé celle de vouvoyer aussi les enfants qui ne me sont pas familiers, et d’appeler Monsieur ou Mademoiselle les jeunes gens que je rencontre pour la première fois. La surprise passée, ils me considèrent avec beaucoup plus de sympathie, et j’ai même l’impression qu’ils m’en sont reconnaissants. Nous tenons des conversations de bien meilleure venue, et les voilà qui se mettent à surveiller leur langage, c'est-à-dire à s’exprimer correctement en français, comme si d’avoir été traités avec déférence leur donnait des obligations nouvelles et salutaires. Les négations et les liaisons réapparaissent miraculeusement dans la phrase (je n’ai pas, au lieu de j’ai  pas, c’est-t-un an lieu de c’est-h-un, etc.), la prononciation se redresse (je suis pour chuis, je ne sais pas pour chais pas, etc.), le goût de l’élégance verbale ressuscite. Faites vous-même l’essai, vous verrez. La dignité du langage et la dignité de la personne se confondent le plus souvent. Voilà pourquoi l’on parle si mal en ce moment…

Oserais-je avouer ici que mes enfants me vouvoient, et vouvoient également leur mère ? Cela depuis leur plus jeune âge, et sans aucun traumatisme. Sans vouloir convertir personne à ce qui peut paraître une ostentation, là aussi il faut constater que le langage courant au sein de la famille s’en trouve naturellement affiné. Et même dans les affrontements, qui ne manquent pas, un jour ou l’autre, vers la fin de l’adolescence, d’opposer les enfants à leurs parents, le vouvoiement tempère l’insolence et préserve de bien des blessures. Il en va de même entre époux, encore que ce vouvoiement-là soit devenu aujourd’hui une sorte de curiosité ethnographique, et Dieu sait pourtant les services de toutes sortes qu’il rend. Je le pratique depuis trente-cinq ans que je suis marié. C’est un jeu divertissant, dont on ne se lasse jamais. Même dans le langage le plus routinier, l’oreille est toujours agréablement surprise. Les scènes dites de ménage, fussent-elles conduites avec vigueur, s’en trouvent haussées à du joli théâtre. On a envie de s’applaudir et de souper ensemble au champagne après le spectacle. Toutes les femmes qui ont compté dans ma vie, je les ai toujours voussoyées, et réciproquement, pour l’honneur de l’amour en quelque sorte. Puis-je espérer, sans trop y croire, que, tombant sur cette chronique, un jeune couple s’en trouvera convaincu, au moins curieux de tenter l’expérience ? En public, ils étonneront les autres, ce qui est déjà une satisfaction en ces temps d’uniformité où se nivellent médiocrement les convenances sociales. En privé, ils s’amuseront beaucoup aux mille et une subtilités du vous, et je prends le pari qu’ils ne rebrousseront pas chemin de sitôt.

Dans un tout autre domaine, j’assistais récemment aux obsèques d’un ami cher, Christian, de son prénom, mais il avait aussi un nom, fort joli nom d’ailleurs. Eh bien, le prêtre, qui ne l'avait jamais vu vivant, qui ne l’avait même jamais vu du tout, le traitait à tu et à toi, selon les piètres dispositions du nouvel office des morts : « Christian, toi qui... Christian, toi que... Christian, Dieu te... et ta famille... » Exactement comme pour les enfants sans défense ! En vertu de quoi, au nom de quoi, la familiarité doit-elle répandre ses flots visqueux jusque sur les cercueils ? Bossuet tutoyait-il les princes en prononçant leurs oraisons funèbres ? Or chaque défunt est un roi, enfin couronné, et sacré à jamais. Quant au nom patronymique de Christian, celui sans lequel le prénom de baptême n’est rien, il ne fut pas une seule fois prononcé ! Et pourquoi pas la fosse commune obligatoire, dans la même foulée...

Car me frappe tout autant, l’emploi généralisé du prénom seul, en lieu et place du patronyme précédé on non du prénom, et cela dans toutes les circonstances de la vie où il n’est pas nécessaire de présenter une carte d’identité : « C’est quoi, ton nom ? Serge. Moi, c’est Jocelyne... » Serge qui ? Jocelyne qui ? Les intéressés eux-mêmes semblent ne plus s’en soucier. Il y a des dizaines de milliers de Serge, des dizaines de milliers de Jocelyne, alors qu'il n’existe qu’un seul Serge X., qu’une seule Jocelyne Z. Mais on se complaît dans l'anonymat. On y nage à l’aise, on s’y coule avec délices, on n’y fait pas de vague, semblable aux milliers de milliers, on n’éprouve pas le besoin de faire claquer son nom comme un drapeau et de brandir ce drapeau au-dessus de la mêlée.

Qu’on se rassure, toutefois. Il nous restera au moins à chacun, le numéro matricule de la Sécurité sociale. Celui-là, on y tient.

J’en connais même qui se battront pour ça...

Jean Raspail - Né le 5 juillet 1925 - Décédé le 13 juin 2020

 

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